Edito
Manuel de survie pour artiste illuminé
(Édition spéciale : 10 ans d’Ego du Mois — ou comment continuer à briller dans le noir).
Dix ans déjà. Dix ans à explorer les abîmes du moi, à écrire des textes qu’on ne comprend qu’à moitié — et encore, les bons jours. Dix ans à prouver que le génie, c’est surtout une question d’attitude et de bonne lumière.
Car oui, l’art, c’est simple : il suffit d’avoir l’air inspiré. Une tasse de café froid, un carnet griffonné, une phrase qui ne veut rien dire mais qui sonne profond — et hop, tu es un artiste. Si quelqu’un te demande “ce que tu veux dire par là”, hausse un sourcil, soupire, et murmure : “Je ne veux pas dire. Je veux faire ressentir.” Succès garanti.
Depuis dix ans, on a appris que l’artiste moderne ne crée plus : il récupère. Il trie, il recolle, il déclare que la poubelle est une métaphore du monde, et le monde un vaste compost existentiel.
Un vieux godillot ? Allégorie de la solitude. Une chaise cassée ? “Réflexion sur l’assise du monde.”
Un texte mal relu ? Poésie brute. Un échec ? Performance prolongée. Et surtout, ne te relis jamais. La relecture, c’est la fin de la spontanéité. L’orthographe, un complot contre la liberté créative.
La cohérence ? Un mythe pour lecteurs paresseux. Toi, tu es au-delà : tu fais de l’art, pas du français. Quand l’inspiration te fuit (ce qui est son activité principale), dis que tu “traverses une phase de création intérieure.” C’est une phrase magique. Elle justifie tout — même ton abonnement à trois plateformes de streaming. Et quand le doute t’envahit, pars en forêt. Non pour t’y ressourcer, mais pour y être jugé par des arbres plus anciens, plus sages, et surtout plus droits que toi. L’artiste aime se sentir petit devant la nature — mais pas trop longtemps, car il y a des moustiques.
Voilà dix ans qu’on éclaire le chaos, qu’on recycle le sens, qu’on transforme l’échec en esthétique et la fatigue en concept. Dix ans à briller, oui — mais dans le noir, évidemment. Parce qu’au fond, c’est là que l’art se voit le mieux.