Il y a dans les mains du sculpteur une mémoire que les mots ne possèdent pas… et heureusement, parce que sinon on devrait lire des manuels interminables sur « comment faire parler l’argile » avant même de toucher un morceau de terre.
Pierre Feuillade, lui, fait partie de ces rares chanceux qui savent que l’argile n’obéit pas — elle fait semblant. Elle négocie, parfois elle menace, mais surtout elle vous fait culpabiliser si vous n’êtes pas assez concentré. Feuillade travaille la terre comme on entretient une vieille relation amoureuse : beaucoup de caresses, quelques tiraillements, des silences gênants, et une impression constante que la matière sait tout de vous avant que vous ayez dit « je la dompte ».
Le plâtre, lui, impose sa propre tyrannie temporelle : « Bouge-toi ou je sèche sans toi. » Entre les deux, Feuillade trace sa voie — attentif, présent, jamais pressé de se mettre en retard… ou de finir son café avant midi.
La terre glaise, c’est la matière des origines. Elle a ce petit côté « retour à la case départ », idéal pour les philosophes en pause ou les procrastinateurs assumés. Travailler l’argile, c’est renouer avec quelque chose d’antérieur au langage… et probablement d’antérieur au bon sens aussi. Feuillade le sait.
Ses formes ne s’expliquent pas — elles se ressentent, comme un sms cryptique d’un ami qui vous laisse perplexe et vaguement admiratif.
Entre ombre et reflets, ses pièces habitent la lumière avec la discrétion d’un chat qui ne veut pas être dérangé. Le plâtre n’a pas l’éclat du bronze, ni la noblesse du marbre… mais il a mieux : l’air de dire « je m’en fiche, mais je te laisse croire que je suis profond ».
Et dans ce mutisme apparent se cache toute la majesté du travail accompli… ou au moins un joli paquet de poussière blanche sur les chaussures du visiteur. Pierre Feuillade sculpte des présences. Des formes qui ont l’air de savoir quelque chose que nous ignorons encore… et qui, si on est honnête, ignorent probablement la moitié de ce que lui-même savait ce matin en se levant. Debout dans l’atelier, couvertes de poussière ou de terre, elles attendent — avec cette sérénité particulière des œuvres qui n’ont rien à prouver… et qui ne le feront jamais, parce que c’est plus drôle comme ça. Ce qu’il façonne, au fond, c’est toujours la même chose : le passage. Entre la matière brute et la forme habillée de ses caprices. Entre l’ombre qui protège et le reflet qui fait briller (un peu trop) nos lunettes. Entre les mains de l’homme et le silence de l’œuvre… jusqu’au prochain café, évidemment.